La pratique psychanalytique : technique et éthique

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Peut-on dans la pratique psychanalytique, séparer la technique de l’éthique ?

André V. L. Niffinegger

Psicanalista e membro da ELP-Brasília

1er février 2018

Pour éclairer la question, il nous faut d’abord délimiter la portée de ses notions principales, à savoir celles de « pratique analytique », de « technique » et d’« éthique ».

Envisageons la notion de « pratique psychanalytique » dans le cadre du setting analytique élémentaire, c’est-à-dire, la situation où se déroule la séance psychanalytique. Elle se composerait idéalement et fondamentalement par un cabinet, un psychanalyste, qui écoute avec l’attention flottante, et un analysant, allongé sur un divan, qui parle en association libre. J’ajouterai comme dernier élément – essentiel si on évoque une « pratique » –  l’interprétation de l’analyste, y compris l’interruption de la séance (à temps variable ou courte).

Quant au terme de « technique », on dira qu’il évoque notre dimension sociale en tant qu’homo faber. Plus exactement, dans le cas de la pratique psychanalytique, la notion peut être liée à l’application pratique des règles d’un savoir-faire érigé en une méthode ou une stratégie pour la direction de la cure. Certes, la plupart des métiers ou professions ont ses méthodes, ses règles de conduite, parfois rassemblés et présentés en forme d’un manuel ou un code normatif. Ces règles sont le résultat obtenu à partir d’un raisonnement pragmatique qui définit, d’une façon générale et abstraite, la plus efficace voie ou le plus court chemin pour bien arriver à un but attendu. L’expérience psychanalytique ne s’aligne pas à cette prétention normative. En effet la singularité de chaque cure échappe toujours à l’abstraction et la généralité.

Si on accepte l’impossibilité d’un manuel technique pour la psychanalyse, une question d’ordre éthique s’impose : comment le psychanalyste doit-il agir dans sa pratique ? Et j’avancerai une question subsidiaire : Est-ce que l’éthique du Bien selon notre tradition philosophique occidentale – qui ne prend pas en compte l’inconscient élaboré théoriquement à partir de la révolution freudienne – peut-elle diriger la pratique analytique sans la falsifier ?

Or, l’expérience inaugurée par Freud a changé la donne de la réflexion éthique – au moins pour ceux qui se baigne du discours analytique – dans la mesure où elle nous oblige à faire face au sujet de l’inconscient et son désir.

En essayant de braver cette problématique, Lacan avance une proposition paradoxale à la fin de son Séminaire intitulé L’éthique de la psychanalyse. Il dit : « la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir »[1]. Peu après, Lacan relie ce qu’il appelle « céder sur son désir » à la notion de trahison. En cédant sur son désir, « le sujet trahit sa voie, se trahit lui-même »[2]. Finalement, il pose une question non négligeable : « Ne voilà-t-il pas un fait de l’expérience qui nous montre que la psychanalyse est capable de nous fournir une boussole efficace dans le champ de la direction éthique ? »[3]

Saurait-on affirmer que la proposition de Lacan promulgue le principe d’une éthique spécifique au lien social correspondant au discours psychanalytique ?

La réponse n’est pas du tout simple. Au fait, après un bref tour d’horizon sur la façon dont les psychanalystes ont repris la formule lacanienne, force est d’admettre que sa proposition n’a pas failli de se donner à toutes sortes d’interprétations. Voyions quelques-unes que l’on trouve chez des auteurs dont la pensée n’est pas inconnue dans les milieux psychanalytiques.

Jacques-Alain Miller précise les limites de la proposition en question, au risque d’avoir atténué la portée voulue par Lacan le 6 juillet 1960 :

[…] Lacan fait ici simplement écho au Freud du Malaise dans la civilisation, selon lequel “chaque renoncement à la pulsion [à la satisfaction pulsionnelle] devient une source dynamique de la conscience morale, chaque renoncement nouveau accroît la sévérité et l’intolérance de celle-ci”. Ce qui signifie que, selon Freud, et contrairement à ce que voudrait le sens commun, le sentiment de culpabilité inconscient n’est jamais si vif que lorsque le sujet sacrifie sa jouissance à l’idéal moral ; ainsi le “Surmoi” se nourrirait des renoncements mêmes qu’il exige. Freud présente cette notation, dans son chapitre VI, comme l’apport spécifique de la clinique psychanalytique à la question de l’éthique. Le “avoir cédé sur son désir” de Lacan traduit et transpose à la fois le “Triebverzicht”, de Freud.[4]

L’argentin Néstor Braunstein critique des lectures simplistes et dangereuses :

Jacques-Alain Miller en su seminario ha llamado justamente la atención sobre el error que se comete cuando se lee apresuradamente y de modo voluntarista el seminario de Lacan sobre la ética del psicoánalisis y se extrae de él, al modo de consigna, un “no ceder el deseo” que Lacan nunca pronunció. Desde esa consigna espuria se avala una justificacion de la perversión, del berrinche, del negativismo o de un egoísmo desenfrenado que pasa, ora por el desconocimiento, ora por el avasallamiento del otro. Es una lectura perversa que confunde el deseo inconsciente con la intención de gozar y que hace pasar al goce por la afirmación soberana del yo.[5]

Dans un article consacré à la proposition de « ne pas céder sur son désir », Paul-Lauren Assoun essaye de la saisir d’un bref coup lapidaire :

Elle n’est certes pas à entendre comme un « fait tout ce qu’il te plaît », mais fais-toi une loi de te confronter – toi et pas un autre – à cette vérité singulière celée dans ton désir […].[6]

Élisabeth Roudinesco fait l’effort de dénuer le paradoxe de la formule de Lacan :

Or, sur le fond, cette injonction de ne pas céder sur son désir signifie qu’il faut dépasser à la fois le moralisme et le déploiement à outrance des affects. Le désir n’est pas réductible au plaisir promu par l’hédonisme contemporain. […] Au fond, l’hédonisme proclame un pur impératif de jouissance. Il y a là quelque chose de mortifère. Vouloir jouir de tout et en permanence, c’est la mort, l’autodestruction assurée. Face à cela, la psychanalyse se pose plutôt comme une école de la raison. Bien sûr, pour vivre, il faut du plaisir, du désir, de la jouissance. La psychanalyse n’est pas une théorie de la frustration des plaisirs. Mais elle invite à réfléchir sur le fait que le règne déchaîné des passions produit le même résultat qu’une maîtrise absolue de celles-ci : la mort du sujet. En cela, la psychanalyse renoue avec toute une tradition philosophique de la maîtrise raisonnable des passions.[7]

Dans son style erratique ou plutôt agile, Slavoj Zizek, écrit à son tour :

The desire to which Lacan refers in his maxim of psychoanalytic ethics, “ne pas céder sur son désir” (not to compromise, or give way on, one’s desire), is no longer transgressive or, consequently, involved in a “morbid” dialectic with the prohibitory Law; it is rather one’s own desire, to which one owes fidelity-desire elevated to the level of ethical Duty. Thus “ne pas céder sur son désir” is ultimately another way of saying “do your duty!”[8]

André Green lance des remarques cinglantes qui n’éclairent pas grand-chose le sujet, mais qui font signe des enjeux de la discussion autour d’une éthique de la psychanalyse :

« Ne pas céder sur son désir », c’est très exactement la morale terroriste ! Les terroristes qui passent devant des tribunaux insultent les juges, affirment n’avoir pas de comptes à rendre. La morale lacanienne n’est pas très différente. On retrouve aussi dans cette attitude la nostalgie des années de la jeunesse révolutionnaire. Aujourd’hui, ces jeunes gens sont devenus grands-pères, mais ils conservent la même naïveté cynique, la même indifférence à l’égard du mensonge. L’essentiel, pour eux, est de parvenir à leurs fins.[9]

Pour finir cette collection d’avis sur le thème, Charles Melman jette une lumière énigmatique sur la raison qui aurait permis à Lacan d’avoir avancé le paradoxe:

Il [Lacan] dit l’éthique de la psychanalyse c’est : ne cède pas sur ton désir. C’est spinoziste et nietzschéen, mais pourquoi il peut dire ça ? Parce qu’il sait que même si je cherche à aller au bout du désir je ne trouverai jamais qu’un semblant qui ne saura jamais venir combler le manque constitutif du désir. Donc il dit : n’aie pas peur, va au bout de ton désir et tu verras que de toute manière, tu n’y arrives pas.[10]

Malgré les nuances interprétatives et les désaccords, il reste clair que Lacan a touché la question du destin du sujet par rapport à son désir inconscient, c’est-à-dire, de la responsabilité éthique impliqué par la structure qu’il a nommé « ne pas céder sur son désir ».

En la transposant au champ de la pratique sous l’angle de l’analyste, toutes sortes de techniques livrées à son usage – en admettant que son écoute et sa parole peuvent se classer sous le terme de « technique » – devraient passer au crible de la question éthique du renoncement au désir. C’est-à-dire, toute intervention qui s’oppose à l’injonction du désir de l’analyste, désir qui a pour cause le maintien du lien/discours psychanalytique, sera fautive du point de vue éthique. En somme, dans la pratique analytique, il n’est pas question de séparer l’éthique de la technique, une fois que l’intervention de l’analyste, loin d’être le résultat d’une application des règles d’un savoir-faire de type mécaniciste, découle à proprement parler de sa fonction dans la structure du discours analytique.


[1] Jacques Lacan. Séminaire livre VII, l’éthique de la psychanalyse, 1959-1960. Éditions du seuil. Texte établi par Jacques-Alain Miller. P. 370.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Jacques-Alain Miller. Le paradoxe du psychanalyste. 2 février 1990. In : http://www.lacanquotidien.fr/blog/1990/02/jacques-alain-miller-le-paradoxe-du-psychanalyste/

[5] Néstor A. Braunstein. El goce : un concepto lacaniano. 2a ed. Buenos Aires : Siglo XXI, 2006. P. 320.

[6] Paul-Lauren Assoun. « Ne pas céder sur son désir ». Désir et inconscient, de Freud à Lacan. In : Le Désir. L’Objet qui nous fait vivre. Édition In Press. 2016. Chapitre 4, p. 49-73.

[7] Élisabeth Roudinesco. « On peut tirer de Lacan une pensée progressiste authentique ». Entretien du 9 Septembre, 2011, L’Humanité. In :http://www.humanite.fr/societe/elisabeth-roudinesco-%c2%ab-peut-tirer-de-lacan-une-pensee-progressiste-authentique-%c2%bb-479127

[8] Slavoj Zizek. Psychoanalysis and post-marxism. The case of Alain Badiou. (The South Atlantic Quaterly. Durham, Spring 1998). In : http://www.lacan.com/zizek-badiou.htm

[9] André Green. Entretien : André Green s’exprime. Publié le 08/04/2004, modifié le 18/01/2007. Le Point. In : http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2007-01-18/entretien-andre-green-s-exprime/989/0/45093

[10] Charles Melman. Amour et désir chez Freud et Lacan. Conférence de Charles Melman. 8 octobre 2011 dans l’Institut Français d’Études Anatoliennes à Istanbul. In : https://ephep.com/fr/content/amour-et-desir-chez-freud-et-lacan