Discours et emprise

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Discours et emprise

André V. L. Niffinegger

À l’origine, le terme de discours n’est pas directement lié au langage. Quand le mot latin discursus prend le sens de discours, c’est d’abord comme chemin hasardeux de la conversation, avant de renvoyer à toute mise en forme. Au XVIIe siècle, Descartes écrit un « discours » de la méthode, au sens d’un parcours ordonné dont l’adjectif « discursif » maintient encore le sens. Alors la linguistique propose une définition élargie des discours, comme procès d’énonciation par lesquels le sujet actualise la « langue » en « parole », et analyse les divers actes qu’accomplit un discours. Avec le modèle linguistique, le discours est un objet de science et la psychanalyse fait aujourd’hui porter sur tout discours l’éclairage de l’inconscient.[1]

La théorie psychanalytique d’obédience lacanienne a élaboré sa définition : un discours est un type d’organisation de la communication, principalement langagière, spécifique des rapports du sujet aux signifiants et à l’objet, qui sont déterminants pour l’individu et qui règlent les formes du lien social.[2] Jacques Lacan a été le père de cette élaboration théorique tout au long de son séminaire des années 1969 et 1970. Il formalise la structure logique de quatre types de discours qui conditionnent et régissent les modalités et les effets des liens socials des êtres parlants ou parlêtre[3]. Pour Lacan, le terme de discours a une définition précise, c’est ce qui détermine les conditions de la parole.

En utilisant une espèce de matrice algébrique à quatre termes, Lacan attribue des fonctions fixe à chaque place de son schéma – l’agent, l’autre/le travail, la production et la vérité – et décrit chacun des quatre discours en remplissant les places avec les mathèmes S1 (le signifiant-maître), S2 (le savoir), $ (le sujet) et a (le plus-de-jouir) dans un ordre strict. Les quatre discours sont obtenus par une opération de permutation circulaire des mathèmes, en ce sens que les quatre termes vont chacun occuper quatre places définies elles-mêmes par la matrice de ce qu’il a nommé discours du maître[4]. Pour reprendre les mots de Lacan, voyons ce qu’il avance sur ce thème dans son séminaire L’envers de la psychanalyse :

Que suis-je en train de faire ? Je commence à vous faire admettre, simplement à l’avoir situé, que cet appareil à quatre pattes, avec quatre positions, peut servir à définir quatre discours radicaux. Il n’est pas de hasard que ce soit sa forme que je vous ai donnée comme première :

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Mais rien ne dit que je n’aurais pu partir de toute autre, de celle-ci qui est à gauche par exemple :

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Il est un fait, déterminé par des raisons historiques, qui fait que cette première forme… celle qui s’énonce à partir de ce signifiant qui représente un sujet auprès d’un autre signifiant …elle a de l’importance parce que c’est elle qui, dans ce que nous allons énoncer cette année, va s’épingler entre toutes – entre les quatre – comme étant l’articulation du discours du Maître.”[5]

En somme, après l’apport de Jacques Lacan, la théorie psychanalytique explique les liens sociaux des parlêtres par le biais d’un schéma qui en révèle la structure minimale qui les conditionne.

Au sujet de la question du rapport entre discours et emprise, il faut vérifier si l’emprise, en tant qu’exemple de modalité de lien social, est conditionnée par une des articulations discursives. Pour essayer d’y répondre, j’avance l’hypothèse selon laquelle le discours du maître structure le phénomène d’emprise du lien tyrannique.

En puisant dans les réflexions d’Alain Ferrant dans l’article intitulé Emprise et lien tyrannique[6], j’affirme que l’exercice de l’emprise caractérise précisément le comportement du tyran. Pour exercer son pouvoir, le tyran a besoin de plier les autres à sa volonté pour échapper à sa détresse infantile et, ainsi, se sentir en sécurité. Pour le faire, il prend la place de l’idéal du moi de son vassal. Cependant, le tyran ne peut réussir que si l’autre se laisse narcissiquement séduire. Or, le tyran n’a pas d’autre puissance que celle qu’il reçoit de ses esclaves et, par conséquence, il est l’écran de projection de leurs fantasmes et incarne finalement pour chacun une figure parentale toute-puissante. L’asservissement suppose donc un partenariat inconscient. Dans ce sens, la tyrannie est le produit de la rencontre entre un sujet qui ne peut exister que dans l’exercice impitoyable de son emprise et d’autres qui se débarrassent d’une angoisse grâce à la contrainte tyrannique.[7]

Ce bref aperçu de la scène psychique inconsciente qui soutient le rapport entre tyran et vassal ne nous permet pas d’ignorer qu’il y a une structure ordonnée de certaines places et fonctions qui en conditionnent l’émergence. Autrement dit, il y a une structure discursive qui détermine les rôles de maître et d’esclave et organise l’emprise qui caractérise ce lien. Cette détermination confirme l’hypothèse selon laquelle le discours du maître structure le phénomène d’emprise du lien tyrannique. Pourtant, la conclusion ne me paraît pas si évidente et il serait vain de l’accepter sans d’autres tentatives de démonstrations. Dans ce sens, je me contenterai – en respectant les limites de ce contrôle de connaissance – de côtoyer les notions élémentaires de l’enseignement de Lacan sur le discours du maître et la description de l’emprise tyrannique déjà évoquée pour en faire émerger plus clairement ce qu’est la relation entre discours et emprise.

Pour détailler le discours du maître, je le résume en quelques ligne en courant le risque de ne pas lui rendre justice. Je ne pourrais pas faire autrement.

Lacan compose la structure du discours à partir d’une place dite de l’agent à partir de laquelle s’adresse un commandement visant quelqu’un d’autre.[8] La fonction de l’agent est remplie par le signifiant-maître et, dans ce cas de figure, on dirait que le tyran vise autrui en lui adressant une injonction. Le destinataire de l’injonction dans le lieu de l’Autre, représenté schématiquement par S2, c’est-à-dire l’ensemble des signifiants, est celui qui a été assigné au travail et finit par produire un savoir face au sujet représenté par le signifiant-maître.

Pour expliquer concrètement cette articulation schématique, on dira que le tyran a besoin de plier l’autre à sa volonté pour exercer son pouvoir, ce qui lui permet d’échapper à la détresse infantile[9] en se sécurisant. C’est sa façon de se sentir exister par le biais de la contrainte. Il garantit l’existence libre de sa vérité en tant que sujet divisé et « châtré » en obligeant l’autre au travail de production d’un savoir. Inconsciemment, celui qui est assujetti se laisse narcissiquement séduire et accepte que le tyran prenne la place de son idéal du moi.[10] Or, l’esclave a un certain savoir-faire qui lui permet d’occuper la place de l’Autre, et qui donc essaie de répondre à l’intimation du maître.[11] L’asservissement suppose ainsi un partenariat inconscient : le tyran n’a pas d’autre puissance que celle qu’il reçoit de ses esclaves et, par conséquence, il est donc le résultat d’une projection des fantasmes et incarne pour chacun une figure parentale toute-puissante.[12] Dans ce sens, la tyrannie est le produit de la rencontre – une espèce de contrat inconscient – entre un sujet qui ne peut exister que dans l’exercice impitoyable de son emprise et un vassal qui se débarrasse d’une angoisse grâce à l’emprise.

Faisant un pas de plus, à l’égard de la vérité du sujet (barré) – vérité écartée par la dominance du signifiant-maître – il n’est pas négligeable de poser la question suivante : « qu’est-ce que le discours du maître s’efforce d’instituer par sa jouissance de maître ? »[13] Pour y répondre, suivant la réflexion de Guy Clastres lors de sa Conférence sur les discours, « la jouissance de maître » permet au tyran d’instituer qu’il n’est pas divisé. (Rappelons que l’élaboration de Lacan met le sujet divisé à la place de la vérité). Le tyran va s’efforcer de maintenir cette division, ce manque-à-être du sujet, négligeant que le maître n’a pas d’être.[14] Or le tyran mettra répétitivement en scène son propre meurtre psychique, en répétant inlassablement le geste à travers le meurtre narcissique de ceux qui l’entourent, à fin de refuser la vérité de sa castration.[15]

J’ai de l’espoir que ces réflexions suffisent à éclairer, malgré sa faible lueur, la relation entre discours et emprise et confirment l’hypothèse selon laquelle le discours du maître, tel qu’élaboré par Lacan, révèle la logique de fonctionnement de l’emprise du lien tyrannique et décèle la structure discursive qui est le présupposé épistémologique qui en conditionne l’appréhension théorique.


[1] Barbara CASSIN, « DISCOURS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 janvier 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/discours/

[2]  Chemama, Roland. « Discours » in « Dictionnaire de la Psychanalyse ». Larousse, 2005. p. 110.

[3] Il s’agit d’un néologisme de Jacques Lacan pour spécifier le type d’existence du sujet qui intéresse à la psychanalyse. 

[4] Damon, Marc. « Mathème » in « Dictionnaire de la Psychanalyse ». Larousse, 2005. p. 244.

[5] Lacan, Jacques. « L’envers de la psychanalyse » (1969-1970), p. 19. [En ligne], consulté le 13 janvier 2019. URL : http://www.valas.fr/IMG/pdf/s17_l_envers.pdf

[6] Ferrant, Alain. « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27.

[7] A cet égard, Alain Ferrant remarque que « la servitude peut donc parfois être paradoxalement un soulagement : elle préserve de la désorganisation, de l’anarchie et de l’angoisse. Les aspects de soi omnipotents, dans la destructivité ou dans la réparation idéalisée, sont projetés et contenus dans la figure du tyran. » Ferrant, Alain. « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, p. 24.

[8] Clastres, Guy. « Conférence sur les discours », Champ lacanien, vol. 11, no. 1, 2012, p. 68.

[9] Pour l’explication de la « détresse infantile » et l’échec pulsionnel qui est dans l’ombre du tyran, il faut se rapporter à Ferrant, Alain. « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27.

[10] Idem, p. 23.

[11] Clastres, Guy. Idem, p. 70.

[12] J’en profite pour avancer l’hypothèse peut être hasardeuse de que ce résultat correspond au S2, le savoir dont il s’agit pour soutenir l’existence du signifiant-maître S1, en tant qu’agent du discours du maître. Cette hypothèse crée une difficulté théorique que dépasse largement ce travail : la duplication de la dimension du savoir S2 dans un versant de savoir social conscient et un versant de savoir subjectif inconscient.

[13] Clastres, Guy. Idem, p.73.

[14] Idem, p. 74.

[15] Ferrant, Alain. « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27.